Chapitre 1
OLIVER
Le crissement d’une scie à ruban me parvient jusque dans mon bureau, mêlé à l’odeur de résine et de bois fraîchement coupé. J’écarte les yeux de mon écran et j’observe par la fenêtre les camions qui s’activent et les ouvriers qui déplacent les palettes de planches. C’est tout ce que j’ai toujours voulu, pour lequel j’ai étudié et appris les ficelles de chaque poste de la scierie. Sauf que je ne m’imaginais pas le vivre sans elle.
Un gémissement me fait détourner le regard. Le fidèle Doc, comme d’habitude, dort à mes pieds. Il doit probablement être en train de rêver qu’il poursuit le lièvre croisé tôt ce matin, en forêt.
Je soupire, étire mes épaules endolories par ma longue journée de travail, puis me dégourdis les jambes. Si Doc peut passer son temps à ronfler pour récupérer de notre course, ce n’est pas mon cas, malheureusement.
Je jette un regard à la photo posée près de mon ordinateur : Molly, ma fille, en train de rire dans le jardin, les yeux fermés, son petit nez retroussé. Tout vaut la peine, et justifie que je me lève chaque matin, même dans le chaos de la scierie, même quand le manque et la colère sont parfois si présents que j’en suffoque.
Un coup à la porte, que je reconnais entre mille, me tire de mes pensées.
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Sammy ?
Mon frère et moi possédons le même visage, celui des Brody, comme aime le répéter ma mère. Sauf que celui de Samuel est plus doux, encadré de ses longs cheveux châtains. Les miens sont sombres et courts. S’ajoute à cela une barbe de plusieurs jours, et j’ai l’air d’avoir cinq ans de plus que lui, au lieu de la petite année qui nous sépare. Mes parents n’ont pas perdu de temps entre ma naissance et la sienne, si bien qu’on a grandi presque comme des jumeaux.
— Connor ! me dit-il d’un ton que je connais trop bien.
Pas besoin d’en dire plus. C’est devenu une habitude, ces derniers mois. On prononce tous le prénom de Connor avec la même exaspération dans la voix.
Connor est le dernier de notre fratrie, et il ne ressemble à aucun de nous, si ce n’est la longueur des cheveux qu’il a en commun avec Samuel, de huit ans son aîné. J’avais neuf ans quand Connor est né à River Wood, la propriété qui appartient à notre famille depuis des générations. Depuis, c’est comme s’il mettait tout en œuvre pour en partir.
— Je l’ai attendu plus d’une heure, m’explique mon frère en se laissant tomber sur le fauteuil face à moi. C’est la deuxième fois qu’il me fait le coup. Je vais devoir modifier mon emploi du temps de demain pour m’y rendre.
Connor était supposé accompagner Samuel pour acheter du matériel pour la scierie. Mais visiblement, s’impliquer dans l’entreprise familiale ne l’intéresse pas le moins du monde.
— Il doit probablement cuver quelque part, commenté-je en saisissant mon portable.
Je trouve rapidement son nom, forcément, je lui laisse des tonnes de messages incendiaires, ces derniers temps.
— Si tu penses que je n’ai pas déjà tenté de le joindre… Et c’est le milieu de l’après-midi, me confirme Samuel, comme si c’était nécessaire.
Quand on est parent, on sait en permanence l’heure qu’il est, car tout est réglé comme une montre que ce soit l’école, les activités extrascolaires, et même les enfants. À croire qu’ils sont nés avec une horloge intégrée qui leur rappelle quand devenir insupportables ou quand réclamer à manger.
Je tombe sur la messagerie :
— Tu as intérêt à être à l’hôpital, Connor, parce que sinon, je te jure que je vais t’y expédier moi-même.
Je sens le regard désapprobateur de Samuel.
— Ce n’est pas la solution, fait-il en secouant la tête.
Il coiffe ses cheveux derrière ses oreilles d’un geste maîtrisé. À sa place, je les aurais coupés depuis un moment. Tout comme je serais allé chercher Connor par la peau du cul.
— Parce que, jusqu’à maintenant, tout lui laisser passer a fonctionné, peut-être ? Si tu veux perdre ton temps à cause de ce petit con, libre à toi.
Trente ans, c’est jeune pour diriger une entreprise familiale comme River Wood. Même si, en réalité, mon père, à la retraite depuis peu, ne se trouve jamais bien loin. Je fais le nécessaire pour que mon âge ou mon statut de « fils de » ne constituent pas une excuse, et j’en demande tout autant à mes collaborateurs. Famille ou non.
Implantée dans la région depuis cinq générations, la scierie a été créée par un de nos ancêtres, qui faisait partie des fondateurs de la ville de Woodtown. À l’époque, la scierie occupait un autre emplacement, près de la rivière qu’ils utilisaient pour son fonctionnement, comme nous le rappelle la vieille photographie accrochée au mur, dans l’entrée des locaux.
Samuel pousse un long soupir, et je sais ce qui va suivre, je le connais par cœur. Dès qu’il est question de Connor, il est comme notre mère, il est facilement dupé. Et notre petit frère profite de la situation.
— Connor est en colère , il a besoin de temps pour se calmer.
— En colère contre quoi ? Il a tout ce qu’il veut, non ?
C’est ainsi depuis qu’il est gosse. Ma mère lui a toujours tout laissé passer, à croire qu’elle avait quelque chose à se faire pardonner. Même quand il a décidé d’arrêter ses études, deux mois après être entré à l’université, elle n’a rien dit. Quant à notre père, c’est encore pire lorsque ça concerne Connor : il ne s’en mêle tout simplement pas !
— De toute façon, c’est peine perdue, continue Samuel. Tu peux me dire le nombre de fois où Connor t’a rappelé après que tu lui as laissé un message ?
Je grimace sans répondre et saisis la laisse du chien sur mon bureau. Doc se redresse brusquement, les sens en éveil. Puis il tourne la tête vers la porte, les oreilles soudain au garde-à-vous. Les talons de ma mère résonnent dans le couloir avant qu’elle n’apparaisse. Je comprends immédiatement en la voyant que quelque chose de grave est arrivé. Ma mère n’a jamais su dissimuler ses émotions. Avec Samuel, quand on était petits, on n’avait qu’à observer son visage pour deviner si on avait dépassé les bornes ou pas.
— Maman ?
J’en oublie même la règle de devoir l’appeler par son prénom quand on est au travail. Susan Brody, assistante de direction. Autrement dit, tout tourne grâce à elle, ou presque, et ce, depuis qu’elle a épousé mon père et intégré la scierie il y a plus de trente ans. Mon père, quinze ans de plus qu’elle, était le célibataire endurci le plus convoité de la ville. Ma mère m’a dit une fois qu’elle avait reçu des menaces de mort, après la demande en mariage de mon père, histoire de l’inciter à refuser. Bien sûr, il en faut bien plus pour intimider cette femme.
Elle s’arrête dans l’embrasure de la porte, comme si faire un pas de plus était au-dessus de ses forces. Samuel est déjà auprès d’elle, mais elle ne le remarque pas, bien qu’il lui saisisse les poignets. Elle plonge son regard dans le mien et une terreur, celle que chaque parent connaît par cœur, s’empare de moi.
— Molly va bien, me rassure-t-elle aussitôt, comprenant ce à quoi j’ai pensé.
— Mais alors, que se passe-t-il ? s’exclame Samuel en la secouant.
Elle le tranquillise en posant une main sur sa joue, comme elle l’a fait un million de fois depuis notre naissance et le fera probablement jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus lever le bras. Mais son regard ne me quitte pas. Si ce n’est pas Molly…
— C’est madame Sullivan. C’est Stephanie. Elle est morte.
Je ferme les yeux pour ne plus voir ceux de ma mère, bien trop expressifs. Lorsque je les rouvre, je suis décidé à mettre cette information de côté. Comme je l’ai fait ces sept dernières années pour tout ce qui concerne Chloe, que ce soit de près ou de loin.
— Ce serait un arrêt cardiaque.
— Je vais chercher Molly, dis-je en tapant du plat de la main sur ma cuisse. Allez, viens, Doc.
— Tu as entendu ce que je viens de dire ? s’offusque ma mère. Et n’emmène pas ce chien à l’école, pour l’amour du ciel !
— J’ai parfaitement compris. Merci pour la nouvelle, maman.
— C’est tout ?
— Qu’est-ce que tu attends de moi ?
J’essaie de ne pas me laisser submerger par la colère, alors que je dois récupérer ma fille dans quelques minutes.
— C’est la grand-mère de Molly, insiste-t-elle, en portant une main sur son cœur.
Un rire désabusé s’échappe de ma gorge.
— Elle ne l’a jamais vue, et heureusement, je ne voulais pas d’une personne comme elle dans son entourage. Elle n’a qu’une seule grand-mère, et c’est toi.
Après les ravages que Stephanie Sullivan avait causés à Chloe et tout ce qu’elle lui avait fait subir durant son enfance, il était hors de question qu’une femme comme elle s’approche de ma fille.
Doc saute du canapé et trottine gaiement vers la porte, où il donne un coup de langue sur la main de ma mère. Elle la retire vivement, et croise les bras. Il a beau se montrer le plus doux et le plus gentil des chiens, ça ne passe pas avec elle. Mais ça ne l’empêche pas de lui rapporter sa viande préférée du marché, tous les jeudis. Elle est comme ça, elle prend soin de tout le monde, sans exception.
— C’est la mère de Chloe. Tu comprends ce que ça signifie. Elle va revenir à Woodtown.
Elle prononce ces mots en me dévisageant, sachant pertinemment quelle réaction cela provoquera en moi.
Je secoue la tête.
— C’est pas mon problème. Je dois y aller, fais-je en me faufilant entre elle et Samuel, resté silencieux.
Ma mère en profite pour me saisir par les épaules et me serrer contre elle sans que je puisse l’en empêcher, malgré le fait que je la dépasse de plus de trente centimètres. Je l’entoure de mes bras et embrasse ses cheveux, parce que quoi qu’elle dise ou fasse, je sais que c’est pour mon bien. Même si parfois elle a le don de m’exaspérer.
— Je vais être en retard, dis-je en m’éloignant rapidement avant que ça ne devienne trop larmoyant.
J’entends Samuel prendre ma défense quand ma mère se plaint de mon insensibilité, et m’engouffre dans les escaliers qui mènent directement à l’extérieur du bâtiment.
Commander River Wood, tome 1 : Falling Home

